AUCUNE CONVERSATION DIGNE D’INTÉRÊT

de Roger Bernat

PREMIÈRE: 16 et 17 Décembre 2016, MUCEM, Marseille (F).

En 2012, plusieurs habitants de Ceuta, enclave espagnole au Maroc, ont rejoint l’organisation de l’Etat islamique en Syrie. Leurs communications ont été placées sur écoute par la police espagnole puis versées au dossier de la procédure pénale engagée en Espagne, qui constitue aujourd’hui la matière de ce spectacle : une immersion non seulement dans la parole des kamikazes et de leurs proches, mais aussi des traducteurs, de la police et des juges qui ont fait le suivi des écoutes. Comme le disait Boris Groys, dans la logique du fondamentalisme religieux, l’unique possibilité de répétition authentique est celle de la répétition littérale, reproduction mécanique au-delà de toute opinion; comme dans le théâtre.

DISPOSITIF:

Sur les sièges du théâtre il y a des écouteurs sans fil. Lorsque les spectateurs rentrent en salle, ces écouteurs sont allumés et transmettent des messages yihadistes. Les spectateurs s’accomodent. Sur le canal 1 on écoute les voix et messages d’EUX (cheikhs, jihadistes, pères et frères), sur le canal 2 on écoute la voix d’ELLES (les femmes qui sont restées à la ville de Ceuta) et sur le canal 3 on écoute le SURMOI (les rapports de police, les commentaires des traducteurs et les juges).

Sur cène trois actrices interprètent les rôles de Sanae, Samra et de Nayua. Les personnages avec les quels elles communiquent au téléphone ont été enregistrés au paravant au Marroc et à d’autres lieux du Magreb et de l’Europe. Certains d’eux apparaissent sur l’écran de la salle. Le public, avec l’aide de l’écran vidéo, est invité à naviguer d’un canal à l’autre dans l’épaisseur mythique du récit jihadiste et ses exégèses.

ÉQUIPE:

Conception et Direction : Roger Bernat. Dramaturgie : Roberto Fratini. Acteurs: Marion Bottollier, Sharmila Naudou, Lili Sagit et les membres de la compagnie Daha-Wassa (Rabat)
 Vidéo : Txalo Toloza
. Son : Carlos Gómez. Coordination : Helena Febrés Fraylich. Coordination au Marroc: Arts i Love et Ahmed Hammoud.. Production: Elèctrica produccions. Coproduction: Mucem, en première mondiale Coréalisation avec le festival Les Rencontres à l’échelle_Marseille.

EXTRAIT du scénario du spectacle 

Les communications suivantes sont des transcriptions d’appels de téléphone, et aussi de messagerie instantanée d’internet, de publications sur facebook ou de rapports de police pour la Cour. Ce sont donc des communications où les interlocuteurs ne sont pas au même lieu ni ils ne peuvent non plus pas se voir.

02/04/2012 – Rachid H. publie sur son mur FACEBOOK

IBN AL J. : Allez vers les chevaux et prenez leurs rênes. Savez-vous comment elles ont été fabriquées ? Les femmes les ont faites avec leurs propres cheveux parce que c’est là leur seul pouvoir. Mon Dieu, ces cheveux n’ont jamais vu la lumière du soleil, ils étaient si bien protégés ! Elles les ont coupés car l’époque de l’amour est terminée, c’est celle de la Guerre maintenant. Si vous ne pouvez maîtriser les chevaux, prenez-les avec les cheveux des femmes. Que s’enflamment les cœurs de ceux qui ont perdu leur vigueur !

10/04/2012 – Services de renseignement – RACHID

3:00 Rachid H. est identifié à l’aéroport de Malaga. Il n’enregistre qu’une seule valise. Il semble calme, ses écouteurs dans les oreilles. Son vol pour Istanbul part à 14:30.
C’est une personne très différente de celle qui a quitté Ceuta, trois jours plus tôt. Ses cheveux sont coupés très courts et sa barbe est moins longue. Il est habillé à l’occidentale.

10/04/2012 – Services de renseignement – PITIS + TAFO
14:15 Mustafa Mohamed L.(PITIS) et Mustafa MOHAMED A.(TAFO) sont identifiés dans les bureaux de l’état civil du commissariat de province de Malaga. Ils discutent avec un fonctionnaire et renouvellent leurs documents de voyage.

10/04/2012 – Services de renseignement – PITIS

PITIS appelle un numéro de téléphone allemand juste avant de monter dans l’avion.

15/04/2012 – Services de renseignement – RACHID

RACHID H. publie sur son profil FB : « Je suis en Galice, en route pour le Portugal ». Ce commentaire est interprété comme un message codé indiquant qu’il est en Turquie, en route pour la Syrie.

04/05/2012 14:46 – MERIEM appelle SANAE

MERIEM : Mon beau-frère leur a demandé s’ils l’avaient vu et ils ont répondu qu’il était parti en vacances. C’est tout. Et tu sais quoi ? AHMED m’a dit que l’imam de la mosquée des Caracolas lui avait demandé des nouvelles de RACHID.

SANAE : Eh ben. Même l’imam s’y met.
Le reste de la conversation est sans intérêt.

06.05.2012 00:48 – FEMME appelle SANAE

Elles parlent de choses personnelles et de leurs familles.

FEMME : Et SAMRA ? Son mari est toujours là-bas ? SANAE : Oui. Quand ils en auront marre, ils reviendront. Le reste de la conversation est sans intérêt.

07.05.2012 23:58 – MERIEM appelle SANAE

MERIEM lui dit qu’il y a une voiture de police.
SANAE répond que quand elle voit une voiture de police, ça lui donne la chair de poule. Elle dit que les femmes ne veulent rien dire au téléphone au cas où elles seraient sur écoute.

09/05/2012 20:34 – RACHID sur son mur FACEBOOK

« Ce qui est étonnant, ce n’est pas celui qui a été sauvé et comment il a été sauvé, mais celui qui est mort et comment il est mort. »

10/05/2012 – Services de renseignement AU SUJET DE RACHID
Au moins dix membres de la cellule jihadiste sur laquelle porte l’enquête auraient déjà atteint la Turquie dans l’intention d’entrer en Syrie pour y faire le Jihad. D’après les recherches, certains d’entre eux ou de leur entourage pourraient déjà être morts.

22/05/2012 – 15:08 – SANAE appelle SAMRA

SANAE : Je lui ai demandé pourquoi il se connectait pas et il m’a répondu qu’ils attendaient qu’on leur « apporte la connexion ».
SAMRA: Il t’a rien dit d’autre ?

SANAE : Non, il a parlé à sa mère. Comme moi je me suis mise à crier et à pleurer, ils m’ont enlevé le télépho- ne.
SAMRA: Moi, je l’ai appelé à trois heures du matin et, d’un coup, il a répondu, alors je lui ai dit… : « Je te demande pardon pour ce que je t’ai dit ». Et il m’a pardonné.

23/05/2012 – 12:54 – FEMME appelle SANAE

FEMME : Et t’as une idée d’où il a pu aller ?
SANAE : Maintenant oui. Il m’a dit qu’il partait en voyage, ils sont partis et j’ai pas eu de nouvelles pendant une semaine… Et après, ils nous ont appelés… On a commencé à se connecter sur Internet.
FEMME : Il t’a appelée ?
SANAE : Oui. Mais c’est dangereux là où il est.
FEMME : Tu m’étonnes !
SANAE : Je te jure que je le savais pas….. Moi, j’ai commencé à demander à l’autre s’il l’avait appelée, tout ça… Mais quand j’ai vu El Faro samedi, ça m’a rendue malade.
FEMME : Et qu’est-ce qu’ils disaient dans El Faro ? (NT : El Faro, journal de Ceuta)

 

L’HISTOIRE DU DAESH

notes de Roberto Fratini

J’ai souvent été tenté de croire que, comme toute matière radioactive, le monothéisme avait ses périodes de « décroissance » et qu’il était plausible d’imaginer que le monde islamique se retrouverait au XXe siècle, avec un retard historique de 6 siècles, au même niveau de fanatisme belligérant et de dogmatisme totalisant que le christianisme avait connu entre les XIe et XIIIe siècles. Néanmoins, les islamistes « moyenâgeux » d’aujourd’hui se meuvent dans un horizon médiatique, économique et technologique qui est, assez indiscutablement, celui du début du XXIe siècle. Ils sont parfaitement intégrés dans les normes du totalitarisme spectaculaire. Si la religion était leur vrai motif, on ne voit pas pourquoi les imams les plus savants et les plus charismatiques, à des époques plus défavorables au statut d’immigrant, n’auraient pas entraîné vers la guerre sainte les foules d’islamistes de l’époque. Tous les changements, toutes les distorsions introduites dans la doctrine pour justifier le diktat de la guerre sainte sont un sous-produit communicationnel des deux dernières décennies. Personne n’y croit, ni d’un côté ni de l’autre de la barrière. J’exagère ultérieurement : le dogme de la guerre sainte est si peu crédible qu’il y a des gens prêts à mourir pour contredire leur propre incrédulité et l’incrédulité structurelle propre à tout construct idéologique.

La comparaison avec l’église proto-chrétienne n’est possible que si on considère que cette église était également motivée par un projet politique des plus vindicatifs et des plus furtifs qui soient et qu’elle a su rentabiliser ses martyrs. Je n’accepte la comparaison avec la chrétienté des Croisades que si on se rappelle que le « Dieu veult » du pape d’alors signifiait l’approbation idéologique de l’une des entreprises de guerre les plus salement justifiées par l’opportunisme économique : l’attaque médiévale de la chrétienté ardemment croyante contre un monde arabe alors plutôt laïque ne fut ni moins féroce ni moins structurellement hypocrite que l’attaque postmoderne des islamistes ardemment croyants contre un monde chrétien plutôt laïque. Il y a un chiasme dans cette longue histoire de guerres saintes : les axes du chiasme ne sont pas définis pas le partage de la foi, mais par celui de la fausse conscience (c’est-à-dire, une fois de plus, de l’hypocrisie). Imaginons que lorsque deux jihadistes échangent SUR INTERNET des commentaires hystériques sur la sainteté, le sacrifice et l’extermination des infidèles, Internet est aussi le véritable contenu de leur communication. Et que si la thématique religieuse est présente, c’est parce qu’elle offre une garantie psychotique de cohérence à la promesse d’action qu’est le spectacle et que c’est la promesse de spectacle qui fournit l’action. Puisque, en dernier ressort, la Toile est plus gorgée de sacrifice que le Paradis tout entier.

Imaginons une sorte d’analogie entre la ferveur de l’islamiste explosif et la ferveur freaky de l’amateur compulsif de jeux de rôles, et nous serons, il me semble, plus proches de la vérité. Du reste, la plupart des mass murders, aux États-Unis, ont aussi été de grands consommateurs de jeux de guerre en réseau et de jeux de rôles du type « Dungeons and Dragons ». Ils n’ont pas tué pour avoir confondu jeu et réalité, ils ont tué précisément parce que ça les ennuyait que la réalité soit différente du jeu. Et il était relativement simple de les synchroniser (le jeu n’en devenant que plus amusant et aisé). Au risque de simplifier, je veux penser que le jihadiste moyen actif (non le planificateur) est empêtré dans cette sorte de fausse dialectique : ce n’est pas qu’il soit très motivé ; au contraire, il est si radicalement démotivé que le premier jeu de simulation conçu à une échelle médiatiquement persuasive lui suffit pour agir. Je ne crois pas que la prédication démentielle de quatre imams analphabètes soit réellement capable « de convertir au radicalisme ». Je crois que les gens se tournent vers ces imams parce qu’ils souhaitent ardemment se livrer à la performance cachée et excitante de leur propre radicalisation. Il faut donc redimensionner le rôle des messagers religieux dans le spectacle de la radicalisation, de même qu’il faut redimensionner le rôle des jeux vidéos violents dans la fabrique des meurtriers de masses : il est largement démontré que, dans ce cas également, la simulation (le fantasme de Minecraft et le fantasme d’un Islam global) ne sert qu’à normaliser en deuxième instance un besoin d’autopersuasion (la pathologie spectaculaire du mass murder) antérieur à toute persuasion effective.

C’est pourquoi, quand je pense à un travail de documentation, il me semble que l’aspect le plus intéressant est précisément le support du discours, sa scène (informatique, médiatique, cybernétique, télématique), plus même que les contenus. Au moins en cela, il y a bien une analogie entre la diffusion systématique de l’idéologie du Jihad et la diffusion systématique de l’idéologie protochrétienne : toutes deux se produisaient dans des réseaux transversaux. Le Réseau du nouveau terroriste ; la catacombe labyrinthique du protochrétien, avec ses raccourcis, ses intrigues, ses hubs, ses sanctuaires et ses salles de jeu clandestines, ses degrés d’initiation, ses symbolismes un peu infantiles, son insistance paranoïaque dans le principe que « la foi est sérieuse et qu’il faut être disposé au sacrifice extrême » – principe qui même au Ier siècle av. J.-.C n’aurait pas été autant rabâché s’il avait été en soi plus persuasif – ; toutes deux ont joué avec deux sortes de joueurs : dungeon masters et pions. Il est tout à fait emblématique que, pour les deux catégories de martyrs (ceux du Jihad et ceux de l’Église romaine primitive), le lieu de la rétribution factuelle (qui est l’apparition, et non plus la transfiguration, qui est l’évidence, et non plus la transcendance) est un Cirque : le Circus Maximus pour les Romains ; le cirque médiatique pour les terroristes d’aujourd’hui. Car le Cirque était le lieu où le fait d’être consommé en spectacle (et devenir idéologiquement rentable) était l’acte suprême de « réalisation » d’un story-board fictionnel : le ludus de référence du chrétien primitif était l’Évangile, ce scénario que tout chrétien devait imiter (imitatio christi) pour aspirer à la sainteté. Activité (au pied de la lettre) qui accédait au rang de chef-d’œuvre au moment où, pour convaincre de sa véracité, elle devenait réelle (quand le saint acceptait de suivre le Christ sur la Croix et d’accomplir par une mort réelle la fiction parfaitement interprétée d’une vie très christique). Et c’est au moment où elle apparaissait avec prépotence comme un ludus (spectacle) dans les arènes des cirques romains que l’Église rentabilisait avec le plus de détermination son capital de véracité. On n’insistera jamais assez sur le caractère central du concept d’« émulation » (et par conséquent des paradigmes de la performativité) dans le protocole du martyre religieux. Le mot « programme » possède une signification indéniablement informatique, informative et fictionnelle.

Le corps pulvérisé par sa ceinture explosive n’est, au fond, qu’un corps qui « réalise » sa non-existence en devenant le nuage de matériau pixélisable que le programme a voulu qu’il soit et qui déclare la vérité suprême de ce programme. (…)

Le programme de l’État Islamique ne présente aucune nouveauté. Il a été diffusé en ligne il y a une dizaine d’années par l’Égyptien Abu Bakr Naji. Il s’intitule: La Gestion de la barbarie : l’étape la plus critique à franchir par la Oumma (la Oumma étant la règle de vie, l’orthodoxie islamique). Il s’agit de profiter de l’autoritarisme des régimes arabes en le retournant contre les régimes eux-mêmes, comme on le fait DANS LES ARTS MARTIAUX. Le programme serait, en somme, de favoriser par tous les moyens une escalade de la violence (rendre violente la révolution ; s’assurer que la répression soit plus violente encore ; assister à la totale perte de légitimité des interlocuteurs institutionnels – des États en cause et des observateurs occidentaux – pour se présenter tout de suite après comme le seul semblant d’ordre dans le chaos provoqué par toutes ces délégitimations ; combler, en somme, un vide de gouvernement dans l’existence civile – ce qui est, par excellence, une manœuvre mafieuse). La véritable nouveauté de Daesh, dans le cadre général du Jihad, est d’accorder à cette opération des connotations de postmodernité que le Jihad des vingt dernières années ne possédait que très imparfaitement.

Il ne s’agit pas seulement de traiter Al-Qaeda comme une bande de vieux cons (Ben Laden en tête) ; il s’agit de convaincre la jeune audience d’Europe que l’État Islamique est « cool ». Romain Caillet affirme très justement que, de toute évidence, si Al-Qaeda était le produit d’un bain toxique dans la culture orientale, Daesh est quant à lui un produit intégral de Facebook et de Twitter : « Les Jihadistes de l’État Islamique sont tous fans de lolcats. Entre eux ils se surnomment fan boys. Ils ont tous vu Game of Thrones, Le Seigneur des anneaux et Harry Potter. Ils trouvent généralement dans le film Matrix des points communs avec leur propre mission. Beaucoup d’entre eux se sont entraînés au combat grâce au jeu vidéo Call of Duty. Certains sont fans des Simpson. Certains voient dans la manière de filmer les décapitations un hommage direct à l’émission de téléréalité MasterChef. De toute évidence, ils adhèrent aussi au principe selon lequel c’est quand le jeu devient dur que les durs commencent à jouer (la prise de réalité du mème est plus excitante si on sent que « on joue pour de vrai ») ; donc, une fois qu’ils arrivent en Syrie, on leur interdit de regarder la télévision ou d’écouter de la musique occidentale. C’est pourquoi ils se consacrent presque tous à écouter avec obstination les nachids, hymnes a capella remixés avec une pléthore d’effets spéciaux, ayant un indéniable pouvoir psychédélique.

UNE BONNE PARTIE DES JIHADISTES SONT DES MUSULMANS ASSEZ PATHÉTIQUES (et, j’ajoute, des musulmans assez récents, étant donné que, parmi les combattants européens ou américains, 80 % sont issus de familles qui n’ont aucune relation stable avec la pratique religieuse ou sont athées), QUI COMPENSENT PAR UN RADICALISME VIOLENT LE CÔTÉ PACOTILLE DE LEUR FOI RELIGIEUSE (que seuls les Européens prennent au sérieux : les musulmans voient ça comme une parodie).

Olivier Roy, qui a également analysé les causes sociales et psychologiques de l’adhésion au Jihad, insiste sur le fait qu’on ne peut comprendre Daesh que comme un corollaire du nihilisme générationnel, la concrétion d’une fascination pour la mort qui est l’aspect principal de l’ennui pathologique des nouvelles générations. Daesh serait en somme une « conduite à risque » de plus (comme se droguer, faire du bullying, rejoindre une bande, tirer sur une école, etc.), hautement favorisée par des modèles qui sont à la portée de tous sans avoir besoin d’incommoder l’orthodoxie islamique. La faute n’en incombe pas, en définitive, aux jeux vidéos violents. La faute en incombe à une société totalement incapable de doter ses enfants de la faculté de distinguer entre jeu et réalité, désir et réalisation, vie et expérience. À tous ces désabusés, « Daech offre un vrai terrain, où ils peuvent se réaliser. C’est son coup de génie. Il peut absorber beaucoup plus de volontaires qu’Al-Qaeda, lequel recrute dans la clandestinité [« État Islamique » est, à cet égard, une étiquette de plus qui sert à sur-exciter chez les participants la conscience d'avoir choisi un ordre spécifique, une « partie » qui a une consistance d'institution – et non de mafia ; c'est le syndrome « Assassin's Creed »]. Désormais, ces djihadistes peuvent se battre au grand jour pour défendre un territoire au sein de bataillons islamistes. ILS SE VIVENT COMME DES HÉROS DANS DES VIDÉOS PRÉPARÉES, DANS LESQUELLES ILS EXPLIQUENT POURQUOI ILS SONT HEUREUX DE MOURIR EN MARTYRS. »

Aussi inadmissible que cela paraisse, il ne serait pas incongru de rechercher des parallélismes entre la carte des motivations de l’engagement européen au sein de Daesh et ce que fut la carte des motivations de l’engagement européen au sein des forces républicaines en Espagne (toute proportion gardée), pas toujours dicté par une croyance élaborée en certaines valeurs politiques et souvent motivé par une certaine « soif d’action », la principale affection psychologique de beaucoup de jeunes européens des années 1930 (la drôle de guerre entre des puissances fit apparaître la guerre civile espagnole comme un conflit attractivement RÉEL, où il était possible d’être quelqu’un à travers l’action). L’inconsistance idéologique et le prétexte confessionnel ne sont pas seulement la base du succès médiatique de Daesh, mais aussi du succès médiatique de toutes les factions qui, à l’heure actuelle, se battent contre Daesh : page Facebook « Lions de Rojava » (pour le recrutement de combattants européens du PYD kurde, auquel adhèrent surtout des vétérans en quête d’action et des motocyclistes blasés qui rêvent d’être des peshmerga), avec des slogans comme « Send Terrorists to Hell » ou « Save Humanity » ; Task force Lafayette, sorte de Légion Étrangère antijihadiste souffrant d’un insurmontable « syndrome de la guerre d’Espagne », qui fait mine d’être apolitique et laïque mais refuse tout candidat ne professant pas une haine acharnée de l’Islam.

L’histoire de Daesh est celle de notre terrible naïveté entretenue par des dispositifs d’interaction et vouée à un ennui systémique. Et ceux qui en Europe décident de s’enrôler dans l’État Islamique ne sont pas moins naïfs que nous. Ni moins cyniques.

 

Voir aussi: ‘Religion in the Age of Digital Reproduction’ de Boris Groys: http://www.e-flux.com/journal/religion-in-the-age-of-digital-reproduction/